• « Mon nom n'est pas un ornement que je me suis attribué pour paraître. Ma malédiction est simple : Si je ne fais pas couler le sang trois jours durant, mon corps ne m'appartient plus. »

     

    Dolphian se leva. Son épaule lui faisait un mal de chien, comme d'habitude, mais ce n'était pas ça qui l'avait réveillé. C'était un cauchemar. Un de ceux qu'il faisait toutes les nuits. Cela faisait trois ans qu'il avait abandonné l'idée de pouvoir dormir plus de six heures. Les bribes de cauchemar de cette nuit lui rappelaient un autre qu‘il avait fait sept fois jusqu'à présent. Enteraz.
    Il rêvait toujours de son frère. Son frère lui ouvrait une porte derrière laquelle il y avait une vaste étendue noire parsemée d'étoiles de toutes les couleurs du spectre, qui se condensaient pour faire un chemin de lumière à travers cette nuit. Pourtant il passait tout son rêve à discuter devant la porte avec Enteraz. Et à la fin, il lui disait que pour passer la porte il faudrait le tuer. Que voulait dire ce rêve ? Et pourquoi Enteraz avait-il les pupilles rouges ? Car dans son rêve, les yeux habituellement noirs de son frère avaient la pupille rouge et l‘iris noir.
    On frappa à sa porte. La porte de derrière. Twinkle.
    - Entre.
    Son serviteur entra. Dradant sur son maître son oeil unique il sortit un bout de papier. Dolphian lut ce qui y était écrit. Donc les soldats qu'il avait lancé sur Sofia d'Alient avaient étés éliminés. Dommage, il avait altéré leurs esprits avec brio. Mais même hypnotisés, ils restaient incompétents. Toujours est-il qu'ils avaient échoué. Il froissa le papier et porta son regard sur la lune.
    C'est pas grave, la prochaine fois sera la bonne.

    Ce n'était plus Enteraz que Sofia avait devant-elle, attaché à un arbre. C'était quelqu'un, ou quelque chose, de bien plus puissant qu'un simple Rôdeur. Son visage était légèrement altéré, son nez n'était plus cassé par exemple, et certains des traits d'Enteraz avaient étés rehaussés ou abaissés. Le résultat était beau et... effrayant. Le pire de tout les changements étaient ses yeux : au lieu d'être entièrement noirs leur pupille brillait d'un éclat rouge sang. Ses cheveux lui arrivaient maintenant jusqu'à la taille, et n'étaient plus bouclés. Il irradiait d'une puissance et d'une confiance en lui-même presque palpable. Les vêtements de voyage du Rôdeur avaient étés remplacés par un lourd manteau noir, fermé. Il regardait Sofia avec le genre de sourire qu'un vampire aurait facilement pu avoir. Un mélange de joie féroce et de calcul. Les liens qui l'enserraient tombèrent en poussière.
    Mais, Enteraz... Qu'est ce qui se passe ?
    L'inconnu ouvrit la bouche. Ses dents étaient une rangée de perles parfaites.
    - Non, je ne suis pas Enteraz. Ai-je l'air d'un guerrier des secrets ? Dit-il d'une voix grave, ancienne.
    La seule chose dont Sofia était sûre c'est que cet homme n'était pas un Rôdeur.
    Le vent se leva, faisant danser les longs cheveux de l'inconnu. Il leva sa main gauche à hauteur de ses yeux, et en admira le dos. Sa main était d'albâtre. Aucune veine ne saillait de sous la peau. Son visage même était sans age. Jeune quand le sourire malveillant éclairait son visage, et vieux tandis qu'il contemplait sa main.
    -Bien, dit-il soudain.
    Il tourna son visage vers la jeune noble tétanisée. Il laissa sa main pendre à son coté. Sans l'avoir voulu, Sofia commença doucement à s'approcher de lui. Elle voulut dégainer son épée, mais n'eut d'autre mouvement que de dégrafer son baudrier. La bande de cuir tomba à terre avec l'épée qu'elle retenait.
    - Qui, réussit-elle à balbutier, qui êtes vous ?
    L'autre baissa les yeux et gloussa.
    - Un Dieu déchu, devenu démon à cause d'un coup d'état raté bien avant la naissance du père de vos pères, fille du Slivera-nab-Dragoon.
    Il croisa les bras et la regarda d'un air entendu, comme si ce nom avait une signification.
    Il sembla soudain qu'il réalisait quelque chose et il se mit à rire.
    -Ah, on ne se souvient plus de ses origines chez les d'Alient on dirait. Tant pis.
    Sofia continuait à avancer lentement, subjuguée sans trop savoir pourquoi. Pourtant elle n'avait même pas l'ébauche de l'idée nommée évasion. Elle savait que ce «démon » allait la tuer, comme ça, juste pour le plaisir. Mais rien n'aurait pu arrêter sa progression. Elle était maintenant si près de lui qu'elle aurait pu voir les imperfections de sa peau s'il en avait. Il ne respirait pas. Sofia eut soudain conscience de quelque chose : Ce qu'elle avait devant elle était encore un dieu immortel du Panthéon, mais enfermé dans l'enveloppe mortelle d'Enteraz. Et c'était ce démon que le légendaire Dess de Mievil avait vaincu, des éons plus tôt.
    - C'est bizarre que vous évoquiez Dess,. Je n'ai jamais eu pleine satisfaction de mes enfants, et c'est lui qui m'a achevé... Mais je compte bientôt reprendre la place qui est la mienne...
    Il leva la main droite et une ligne ignée commença à se dessiner autour de ses doigts.
    - Je vous préviens cela va être assez douloureux, mais vous y survirez, je vous rassure. Le pire viendra après.
    -Vous êtes si puissant, souffla Sofia malgré elle.
    - Oui, modestement, je suis un Dieu.
    La ligne autour de ses doigts s'intensifia.
    Soudain, bondissant sur ce qu'il croyait être Enteraz, Hortegar décocha une droite à la tempe du démon. Enteraz aurait été à terre après un tel coup. Mais quand on dit que l'on n'est jamais plus fort que ses démons, c'est probablement vrai.

    Syldaïan avait regardé toute la scène, occupé qu'il était à préparer le seul enchantement capable de stopper le démon intérieur de son ami. En espérant que l'Alénarien et la petite Alietrere allaient le retenir assez longtemps.


    -Tu veux agiter tes membres et ton égo ? Et bien soit ! Rugit le démon tout sourire.
    Et il se mit en garde d'une manière que Sofia n'avait vue q'une fois, lorsqu'une délégation de Nomos-Dé à la cité d'Argent avait fait preuve de leurs aptitudes martiales. Hortegar se rua sur le démon. Un splendide coup de pied circulaire le stoppa net, et l'envoya s'étaler dans l'herbe enneigée.
    - Quoi, c'est tout ?
    Sofia, enfin lucide, prit alors l'épée qu'elle avait laissé tomber quelques minutes plus tôt et voulut transpercer le ventre du démon. L'épée s'enfonça dans sa chair sans résistance. Sauf qu'aucun sang ne coula. Le démon regarda son abdomen avec une expression de dépit.
    - Fallait-il vraiment que vous trouiez mon manteau ? Demanda-t-il.
    Il récupéra la lame qui lui ornait le ventre et la lança au loin.
    - Bon, et si on passait aux...
    Il ne termina pas sa phrase. Un éclair de lumière blanche venait de le percuter avec tant de violence que le démon tomba à terre, l'épaule transpercée par un grand trait de lumière. Il tenta de se relever, de se défaire de l'inexorable flèche qui l'avait cloué au sol. 
    C'est ce genre de choses qui vous font regretter le rôle de méchant.

    Il faut savoir que parmi les multitudes de légendes de ce monde, dont le nom complet est Mithran-Sayran Aera, il est des choses que les peuples d'Aera ne savent pas. La légende de Dess de Mievil est un récit qui raconte la vie d'un personnage héroïque (faisant l'impasse sur son goût pour l'alcool et ses remarquables adultères) qui aurait tué de ses mains un démon à forme humaine. Or aucun démon n'a de forme humanoïde, c'est un fait établi par des siècles de voyages au travers des plans. C'est donc ce que les nobles appelleraient une licence poétique. Et qu'une licence poétique ait tenté de vous tué n'est pas de tout repos pour la santé mentale.

    La licence poétique était toujours cloué au sol, et crachait insultes et malédictions. Immobilisé par le trait de lumière blanche, il hurlait dans des langues qu'aucune gorge humaine n'aurait pu prononcer. Ces derniers cris furent pourtant en commun :
    -SOIT MAUDIT SYLDAÏAN !
    Apparut alors un homme de grande taille, au manteau blanc usé, et qui portait sur la tête un large chapeau qui aurait pu être pointu il y a quelque décennies. Un arc d'if et d'orme gravé reposait dans sa main droite, et son visage était anormalement caché par l'ombre que donnait les larges bords de son chapeau. On ne voyait qu'un sourire étincelant au travers de ces ténèbres. Un carquois plein de flèches d'un métal au reflet vert pendait à sa ceinture, ainsi qu'un de ces sabres si exceptionnels de Nomos-Dé, a à la garde ronde et à la lame légèrement recourbée, enfermé dans un fourreau de bois peint.
    - A force, tu ne crois pas que j'ai l'habitude ? Répondit-il.
    Il donna une pichenette à son chapeau, et son visage fut révélé.
    - Bon, et bien il n'y à plus qu'a attendre.
    -Attendre quoi ? Demanda Kalas, qui venait d'arriver avec Gaellia, réveillés par les cris du démon.
    -Qu'Enteraz redevienne lui-même. Une dizaine d'heures à peu près.
    Gaellia regarda le démon immobilisé. Elle semblait comme compatir à sa douleur.
    -Qui êtes vous ? Lui-demanda-t-elle
    - Enteraz sans être Enteraz, répondit le démon, retrouvant une ébauche de sourire.
    -Comment ça ? Demanda Hortegar, qui s'était relevé de sa petite mésaventure.
    Le démon éclata de rire. Sofia approcha sa paume du visage de celui qui avait été Enteraz.
    -Fermes-là.
    Le démon s'arrêta de rire. La colère d'un dragon n'est pas à prendre à la légère, même pour un dieu déchu.
    Syldaïan soupira. Toute cette histoire était trop longue. Et Enteraz allait lui en vouloir de l'avoir racontée. Le problème dans ces cas là c'est que le Rôdeur en veut avec ses poings... Et jamais avec des mots.


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  •                         IV

    « Je pense que vous l'avez remarqué : je suis un imbécile. Néanmoins, je vous met au défi de trouver un imbécile plus chanceux que moi ! »

     Un homme parcourait le chemin qu'avaient emprunté trois jours plutôt Sofia d'Alient et ses compagnons.
    Cet homme était grand, fin, et portait sur la tête un vaste chapeau de sorcier de cuir beige qui cachait ses traits. Vêtu d'un grand manteau de voyage blanc, un bâton de marche à la main, un grand arc d'orme et d'if sculpté serrait sa poitrine. Il semblait léger, n'avait ni sac, ni monture, et avançait lestement. On ne se rendait absolument pas compte que ses jambes avaient des kilomètres derrières elles. Il avait une affaire d'honneur qu'il devait régler avec Enteraz le Maudit. Une histoire de sang et de larmes les liait à ses dires. Tous s'accorderaient à dire que cet homme était un chasseur qui allait tuer le Rôdeur. Seuls trois mortels connaissaient ses réelles intentions. Syldaïan de Naas courait après Enteraz le Maudit, et c'était tout ce qui importait.

    -Que devrai-je faire de vous ?
    Enteraz fit son sourire habituel à son interlocutrice. Celui qui voulait dire « bon, quand est-ce qu'on se bat ? »
    -Et bien vous pourriez commencer par me détacher...
    Une énorme claque dans la nuque le fit taire. Le Rôdeur lança au barbare un regard de haine.
    - Non, je crois que je vais vous laisser vos liens, et vous livrer à la justice de la ville où nous nous rendons.
    -Et vous allez où ? Demanda « innocemment » Enteraz.
    - A Izzï.
    Le Rôdeur réprima un sourire encore plus grand. Il fit de son mieux pour faire semblant d'être effrayé.
    - Si vous allez là-bas...
    Tandis qu'Enteraz se battait contre son fou-rire, Sofia ramassa la longue épée à deux mains du Rôdeur, encore dans son fourreau, et la dégaina.
    C'était une lame parfaite, pure, sans fioritures, avec une poignée de cuir noir, et une garde en acier trempé. Une arme étudiée pour le combat au sol malgré sa longueur.
    - Où avez vous volé ça ? Demanda la magicienne en regardant la lame.
    Enteraz tenta de se défaire de ses liens. Vaincu par des morceaux de ficelle, il soupira.
    - Je l'ai pas volé, on me l'a donné.
    - C'est bizarre, je ne vous crois pas. Qui vous l'aurait donné ?
    Enteraz sourit.
    - Nan, c'est bon, de toutes façons vous ne me croiriez pas...
    Soudain il fronça les sourcils et un frisson parcourut son échine. Il tourna la tête, comme pour apercevoir un ennemi. On aurait dit un animal qui devenait anxieux.
    C'était le but du jeu. Fondre sur sa proie sans faire de bruit.

    L'homme le plus important de toute l'Egotie après les cinq Ducs de la cité d'argent et la reine d'Izzï. Son nom était Dolphian le Rouge, maître de la Guilde Écarlate, mage d'une puissance inouïe, détenteur du secret des huit arcanes, et accessoirement le frère aîné d'Enteraz. Étaient à son service les sorciers les plus puissants de tout royaumes, et l'assassin le plus efficace qui ait jamais foulé le sol d'Aera. Il avait tout pour être heureux. Enfin presque. Dolphian était en fait psychotique. La folie habitait son esprit puis son plus jeune age. Il a toujours eu une fixation sur son frère, et depuis qu'il a eu accès à la puissance de la magie, une soif inextinguible de pouvoir. Une soif telle que la vie n'en avait plus d'importance. Mais il s'en accommodait. Un duel à mort semblait l'opposer à son frère, sur le grand échiquier qu'étaient leurs vies. Dolphian avait toujours eu l'avantage, mais achever son frère semblait au-dessus de ses forces. S'il l'avait voulut, Dolphian aurait pu détruire Enteraz depuis longtemps. Néanmoins, il n'avait jamais eut la volonté d'en finir. Et il faut dire que son frère était une véritable anguille !

    -Allez, avance !
    Sofia avait décidé que Enteraz allait marcher avec eux, mais toujours attaché. Du coup, il traînait la patte, ce qui énervait le grand barbare, qui devait traîner le Rôdeur.
    - Je te préviens, si tu ne marches pas correctement je vais te traîner !
    - Et bien vas-y...
    Hortegar tira un grand coup sur la corde, faisant tituber Enteraz. Néanmoins le Rôdeur se maintint debout. Le voyage risquait d'être long...

    Finalement, la petite troupe fit un campement pour la nuit, alluma un feu, et attacha Enteraz à un arbre. Ils mangèrent, et tout le monde partit se coucher, sauf Sofia qui était de garde. Celle-ci rêvassait auprès du feu, entendant à peine les supplications du Rôdeur, qui semble-t-il, n'aimait pas l'arbre auquel on l'avait attaché. La lisière de forêt où le groupe s'était installé était assez dégagée pour voir arriver un éventuel inconnu. Bref, tout était calme.
    La magicienne luttait un peu pour rester éveillée. Enteraz s'était endormi contre son arbre, et Sofia le regardait. C'était un homme vraiment bizarre. Ses cheveux étaient noirs, épais et bouclés, comme ceux d'un petit garçon. Pourtant son visage démentait cette impression. Le nez cassé en un angle esthétique, il avait dû avoir un visage plutôt quelconque jusqu'à ce qu'on le lui brise. Une toute petite cicatrice sur l'arête du nez, juste à coté de l'œil droit, témoignait d'un passé tumultueux ou d'une porte de placard récalcitrante. Il avait plus un visage de bagarreur qu'un visage d'enfant. Il n'était d'ailleurs pas laid, même s'il ne correspondait pas aux canons de beauté. Lorsque qu'ils étaient ouverts, ses yeux étaient d'un noir profond, et donnaient l'impression de voler sur les choses plus que de les regarder. Ses sourires étaient enchanteurs, comme des sourires de poète. Quand il marchait, on dirait un grand animal, un loup ou un félin, qui parcourait ses terres. Sofia en pinçait un peu pour lui. Si on le lui avait fait remarquer, elle aurait probablement réduit son interlocuteur en bouillie.

    Enteraz se réveilla une demi-heure plus tard, à cause d'une branche basse qui le gênait dans le dos. Quelle idée de l'avoir attaché à un Hromden aussi !
    Un Hromden est un arbre un peu spécial, car il est rejeté d'une forêt ou d‘un bosquet, et il en devient aigri. Peu à peu, il se met à haïr les être vivants, et quiconque pouvant entendre le chant des arbres doit supporter ses injures durant tout le temps qu'il se trouve près de lui.

    Un Rôdeur peut entendre le chant des arbres. Et Enteraz est donc attaché à un Hromden, et se fait traiter de tous les noms depuis qu'il y est.
    Décidément, je suis pas dans un bon jour aujourd'hui.
    -Qu'est ce que vous marmonnez ? Demanda Sofia.
    Enteraz soupira. Voilà qu'elle s'y mettait maintenant.
    - Rien, Rien.
    - Je vous entends vous savez. Elle sourit. Malgré le feu Enteraz arrivait à voir son visage, et elle était tout sourire. Mais elle ne donnait pas l'impression de se moquer de lui. Au contraire.
    - Je parle à un arbre, grommela le Rôdeur.
    Elle se leva.
    - Quoi ?
    Elle s'approcha d'Enteraz, gardant son sourire. Et Enteraz eut une intuition. Un genre de prémonition. Elle disait : « si tu tombes amoureux d'elle, tu vas avoir les pires emmerdes de ta vie ». Et ce genre de truc ne trompe jamais. Mais Enteraz n'est pas du genre intuitif. Il observa la jolie magicienne aux cheveux châtains et aux yeux noisettes s'approcher de lui.
    - Je parle à un arbre, répéta Enteraz.
    Elle gloussa.
    -Ah bon, vous parlez aux arbres ?
    -Je peux pas leur parler dans leur langue, mais je la comprends. Et l'arbre auquel vous avez eu la bonté de m'attacher est un petit peu violent...
    Comme pour illustrer les propos du Rôdeur, une branche s'agita sous l'effet du vent. Sauf qu'il n'y avait pas de vent.
    - Peut-être qu'il vous en veut ? Demanda Sofia.
    - Ce ne serait pas logique.
    Ils restèrent quelques secondes à se regarder à la lueur du feu. Enteraz frissonna. Un panache de vapeur commençait à sortir de sa bouche, et pourtant, il ne faisait pas froid.
    -Merde, pas maintenant.
    -Que se passe-t-il ? Demanda la magicienne, sans se débarrasser de son sourire.
    Enteraz se mit à trembler.
    -Vous... savez com...ment on m'...appelle ? Bégaya le Rôdeur.
    Elle chercha dans sa mémoire.
    -Enteraz le Maudit...
    Son si joli sourire disparut.
    -Allez.. vous en... SINON VOUS SAUREZ POURQUOI !
    Le Rôdeur sembla se tasser sur lui -même. Ses habits d'étoffes vertes et brunes furent remplacés par magie en un grand manteau noir. Le corps d'Enteraz se mit à émettre de l'énergie magique. Un énergie brute, se la magie sous sa forme la plus pure.
    - Je savais que j'aurais du chasser, souffla Enteraz avant que ses yeux ne changent de couleur.

    Syldaïan, à quelques kilomètres de là, ressentit aussi l'énergie libérée par le changement d'Enteraz. Il avait assisté à ce phénomène sept fois, et en connaissait les conséquences. Enteraz n'avait pas fait couler de sang depuis trois jours.
    - Et merde, tu n'est qu'un imbécile !


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  •                                  III

    « Non, je ne suis pas fils unique. Il y a des jours ou ça m'aurait arrangé, mais Dolphian et moi on n'est pas du genre amour fraternel. »

     

    Escalis, enfin.
    Traverser la moitié de l'Egotie, et enfin retrouver la civilisation, c'est le genre de choses qui font plaisir. Surtout lorsque l'on est habitué au luxe et au confort.
    C'est le cas de Sofia d'Alient, fille unique de Ranoff d'Alient, Seigneur de l'Est, Duc de la cité d'argent et maître du conseil d'Alietere. Sofia était une jeune mage novice, qui effectuait le voyage initiatique nécessaire à tout homme (ou femme) désireux de maîtriser l'Art secret.
    La magie n'avait jamais été son choix de carrière, mais il est inconcevable qu'une femme d'une si grande lignée ne soit pas magicienne ou courtisane. Et Sofia n'est pas du genre à porter un corset, et à appliquer trois centimètres de maquillage sur son visage pour suivre une mode. Et Gaellia, sa cousine, partageait assez cet état d'esprit pour l'avoir suivie.
    Enfin, moi, ce que j'en dis...

    Arriver à Escalis représentait le début de la fin de son voyage. Depuis sept mois qu'elle voyageait, elle avait eu le temps de « comprendre la véritable nature de la magie », comme l'archimage du palais le lui avait expliqué.
    - « Ma dame », avait-il dit, « ce voyage vous est malheureusement nécessaire pour que vous ressentiez enfin ce qu'est la magie, que vous la compreniez, que vous viviez avec elle durant ce voyage. Il est important pour une jeune femme comme vous d'être formée à l'existence. »
    Le vieil homme s'était trompé sur toute la ligne. La magie, elle l'avait de plus en plus en horreur. Mais pour le sens de la vie... Ces sept mois avaient étés les meilleurs de toute sa vie. Le frisson du voyage, cette sensation de liberté qui n'existait pas dans les cages en or, la faisait vivre.
    Mais là, elle n'était pas mécontente de ne plus se nourrir de gibier à moitié cuit, et de ne plus dormir à même le sol, avec les insectes qui vous dévorent lentement mais sûrement.
    Enfin bref.

    Elle ne connaissait pas Escalis, mais elle aimât l'endroit au premier coup d‘oeil. Un petit village de campagne, fait de maisons en pierre grise et en bois, gravées de cercles alchimiques, où tous le monde connaissait son voisin, et où la vie coulait plus belle que dans les villes.
    Sofia connaissait la petite Cillia, qui avait étée sa servante pendant un an, et qui avait quitté la cité d'Alient lorsque Sofia avait commencé son voyage. Elle comptait bien la revoir ici.

    Hortegar Aesgarsilf, ou fils d'Aesgar, était un Alénarien. Pour ce que cela signifiant, il était aussi un fier guerrier des plaines, un de ceux qu les civilisés appellent « barbares »... Il faisait partie de la garde personnelle de Sofia d'Alient. D'une taille impressionnante, il avoisinait les deux mètres, les tatouages tribaux qui ornaient son bras droit étaient son plus grand honneur et sa plus grande honte. Disons qu'il y avait un peu trop de motifs à son goût.
    Errant dans le petit village, il remarquait l'effervescence de celui-ci. Les gens s'embrassaient, parlaient d'un sauveur, souriaient et riaient plus que de raison.
    Ils viennent de contempler le malheur, et ils en sont sortis.
    - Et vous avez entendu ce qu'il disait en partant ? Demandait un des hommes.
    - Non... vas-y, raconte... allez... lui répondirent les autres.
    Évidemment dans ce genre de cas, tout le monde connaissait déjà l'histoire, mais on pourrait encore la raconter durant des années sans que les gens s'en lassent. Hortegar se demandait de quoi ils pouvaient bien parler.
    - Eh bien, Cillia lui a dit qu'il était un héros...
    Et ce type à dit qu'il n'en était pas un. Classique des sudistes.
    -... et il a répondu que les héros meurent trop rapidement pour lui.
    Hortegar ne s'attendait pas à cette réponse. Mais alors vraiment pas. Et il n'y a que très peu de sudistes qui ont autant d'humour, même si c'est du second degré. Il se dirigea vers celui qui avait conté cette histoire.
    -De qui tu parles ? Lui demanda-t-il.
    L'autre le regarda avec un drôle d'air. Il faut dire que le barbare était impressionnant, et que sa voix était vraiment une voix d‘Alénarien. Lourde et puissante.
    - Tu arrives dans la région à ce que je vois. Je parle de celui qui nous a tous sauvé, je parle du grand Rôdeur Enteraz bien sur !
    Les yeux du barbare s'écarquillèrent. On se rapprochait. Il empoigna le conteur sans ménagement.
    -Tu parles du Rôdeur d'Alianas, de Enteraz le Maudit ? Rugit-il.
    -Je... c'était un Rôdeur, mais... je sais pas...
    -Y sont pas beaucoup, les guerriers des secrets à s'appeler Enteraz. Ses yeux étaient comment ?
    Une jeune fille aux yeux de glace lui mit la main sur le bras. Une flamme d'incompréhension brillait dans ces yeux semblables à ceux des Alénariens.
    -Ses yeux sont de la couleur de l'obsidienne, ses cheveux sont bouclés comme ceux des Rashkaans, et il a une toute petite cicatrice sur l'arête du nez du coté droit. Pourquoi, qui est-il ?
    Hortegar lâcha le conteur et mit un genou à terre pour être au même niveau que Cillia.
    - C'est bien cet homme. Sa tête est mise à prix par les Alietere, et ils payent bien !
    Il y eut un mouvement de recul dans le petit attroupement de villageois.
    -Non..
    -C'est impossible...
    Hortegar regarda la petite fille qui se tenait devant lui sans comprendre.. Il lui attrapa l'épaule.
    - Ton héros est un meurtrier, et un méchant. Il a massacré des dizaines d‘innocents. Des prêtres, des voyageurs, et même un ou deux nobles. Certains pensent que cet homme est un démon. Et il est dans la région ?
    Le sourire du barbare faisait peur à Cillia.
    - Oui, c'est lui.
    Hortegar rugit de rire. La récompense pour sa capture était conséquente. Et aucun homme, fut-il à moitié démon, ne pouvait lui échapper.

    Le groupe de Sofia partit assez rapidement d'Escalis. Ils voulaient mettre le plus de distance possible entre eux et les Aursiannes. De plus, Izzï était à six jours de marche, et il ne fallait plus perdre de temps.
    Les routes étaient encore enneigées à cause de ce qui était tombé la veille, mais ils ne s'attendaient pas à de mauvaises rencontres. En plein hiver, les brigands se terrent en attendant les rayons du printemps. Ils furent cependant surpris de croiser une petite compagnie armée. Ils devaient être une dizaine, épées tirées, arborant le symbole de l'œil rouge sur leurs plastrons. A part le fait qu'ils ressemblaient à une armée en exercice, ils avaient l'air plutôt normaux.
    - Salutation voyageurs, leur dit l'un d'entre eux en langue d'Alietere, auriez vous par hasard aperçut un Rôdeur dans les environs ? Il nous le faut à tout prix. Notre maître Dolphian le Rouge vous en sera fort reconnaissant si vous nous aidez.
    Dolphian le Rouge ? Le maître de la Guilde Écarlate ? Que peut bien vouloir le sorcier le plus puissant de la cour à ce Rôdeur ?
    Kalas, un homme du Talim paladin, demanda :
    -Qu'est ce que vous lui voulez ?
    Les soldats se crispèrent. Les hommes du Talim ne sont pas très aimés, vu que la plupart d'entre eux sont considérés comme des brigands et des vagabonds.
    - Cela ne regarde que notre maître, répliqua l'un d'entre eux dans un mauvais commun.
    Sofia connaissait Kalas, et savait qu'il avait la colère facile. Elle prit donc la parole :
    -Nous ne voulions pas vous offenser. Nous sommes en route pour Izzï, et espérons l'atteindre rapidement. Et non, nous n'avons vu aucun Rôdeur, et ce depuis trois mois. Au revoir donc.
    Tandis que Sofia parlait, les soldats s'étaient mis à encercler le petit groupe. Ils n'avaient pas pris de bon temps depuis longtemps, et les deux demoiselles étaient plus qu'appétissantes. Le fait qu'elles soient nobles ils s'en fichaient, et de toute façon les soldats de la Guilde Écarlate ne sont pas recrutés sur leur quotient intellectuel. Les deux hommes seraient faciles à tuer. Du moins le croyaient-ils.
    -Euh..., commença Sofia, ... qu'est-ce que...
    Le leader s'approcha de la Magicienne. Sofia n'aimait pas ce regard. Non, mais vraiment pas. Elle se rendit compte trop tard qu'il s'était trop approché. L'homme lui attrapa le poignet. Un autre appuyait légèrement sur la joue de Gaellia avec sa dague.
    -Tuez les hommes, dit simplement le chef.
    Comme si c'était chose facile.

    Mais c'est pas possible...
    Ils sont d'une bêtise. On ne se laisse pas encercler comme ça quand on a un peu d'intelligence. Au moins de la noblesse ça..

    Sofia tentait vainement de se débattre. Avec la main que son agresseur lui plaquait sur la bouche, elle ne pouvait lancer de sort. C'est le genre de truc qui vous fait haïr la magie. Enfin, elle avait encore les bonnes vielles techniques... Elle mordit profondément la main qui la bâillonnait. L'autre la lâcha en hurlant. Sofia lui envoya une droite au visage. L'homme s'effondra. Sofia fit circuler la magie dans son corps comme elle l'avait appris. Ses yeux changèrent brièvement de couleur. Avant que les autres soldats eurent le temps de réagir, elle avait déjà l'incantation aux lèvres.
    - Pyro Sphaïran !
    Une boule de feu jaillit de sa paume ouverte. Deux soldats furent calcinés. Kalas décolla la tête d'un autre de ses épaules, et Hortegar en tua deux en commençant son chant de guerre. Gaellia eut tôt fait d'assommer son agresseur.
    Six, reste trois.
    La jeune clerc se saisit de son arbalète, l'arma, et tua l'un des survivants qui courait vers Sofia. Avant qu'elle ne réarme, Hortegar avait déjà tué l'avant-dernier et Kalas ferraillait avec le dernier.
    Parant un estoc de son bouclier, il frappa à la tête. Son adversaire leva son bouclier pour protéger son visage. Trop haut. L'épée de Kalas ripa sur l'écu de son adversaire, mais le coup ne venait pas de la lame. L'autre s'en rendit compte lorsque le bouclier de l'homme du Talim se leva à la rencontre de son menton. La rencontre fut violente. Et le noir s'empara de la pauvre victime de Kalas.
    Mais ils sont efficaces en plus...
    Enteraz sauta de son perchoir, une branche d'où il avait pu observer le combat tout en étant invisible. Ainsi donc Dolphian savait déjà qu'il se trouvait dans la région. Cette ordure allait en avoir pour son argent. Enteraz se débrouillerait sûrement pour que ce petit groupe s'occupe des autres patrouilles, et le tour serait joué. Il ne savait pas où ils allaient, mais il allait les suivre. Tout endroit serait meilleur que cette région infestée de soldats de la Guilde. . Il était sur le point rejoindre sa cabane pour y récupérer ses affaires lorsqu'un bruit des plus horripilant le fit se crisper. Celui d'un carreau d'arbalète qui atterrit, vibrant, à cinq centimètres de votre oreille gauche. Il vit Gaellia s'approcher de lui en armant un second carreau.
    Bon, l'affaire semblait mal partie...


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  •                           II

    «  Bon, on commence les hostilités ? Je suis un Rôdeur d'Alianas recherché pour pas mal de crimes. Et je ne suis malheureusement pas fils unique. »

     

     

    L'hiver était la saison préférée d'Enteraz. Le blanc qui colore les arbres, donnant à la nature un éclat immaculé et argenté, l'a toujours fasciné. Il aime l'hiver et le froid parce qu'il est né dedans. L'un de ses amis le décrira en disant qu'il était « moitié infernal, moitié hivernal ». Cette description l'énervera toujours au plus haut point.

    Empruntant un sentier encore frais d'une neige fraîchement tombée, il pistait un groupe d'hommes repéré une demi-heure plus tôt. La neige lui facilitait la tâche. Il aurait du remercier intérieurement Boréas, Dieu du froid et de l'hiver, mais les Dieux faisaient parti des deux choses qu'il détestait le plus au monde. Alors louer une entité inutile, même pas la peine. Est-ce qu'un Dieu avait empêché l'assassinat des ses parents ? Est-ce qu'un Dieu l'avait aidé quand il a été banni ? Est-ce qu'un Dieu lui avait seulement redonné espoir durant ses cinq ans d'exil ?

    Non.

    Il savait qu'ils existaient, puisqu'il avait lui-même un rapport privilégié avec deux d'entre eux.

    Mais on ne l'obligerait jamais à en adorer un. Enteraz n'était pas du genre à adorer de toute façon.

    Dans une tour d'onyx majestueuse vivait un mage.

    Vénérable, mais pas encore vieux, il était l'un des pratiquants de l'Art les plus important de la grande et respectable Guilde Écarlate. Son maître lui avait donné pour mission de protéger cette tour, et de superviser la construction du projet qu'elle abritait. Il avait eu besoin de main d'œuvre et s'était servit dans un village environnant. Comme il savait que les paysans étaient allergiques à toute forme de travail qui ne leur permettait pas de subvenir à leur besoin, il leur avait imposé un chantage : Ils travailleraient pour lui jusqu'à la fin du projet, ou sinon il faisait exécuter leur progéniture par la magie et de la manière la plus douloureuse qu'il connaissait. Ces hommes et ces femmes du village d'Escalis n'eurent d'autre choix que d'accepter.

    Oh, bien sur, certains tentèrent de se révolter.

    Ils furent maîtrisés, torturés, puis tués.

    Enfin bref.

    Il avait repéré deux ou trois jeunes filles de seize ans parmi les villageois qu'il se devait de recevoir.

    Comme Enteraz le supposait, la patrouille était bien connectée au sorcier. Il avait reconnu le sigle de la Guilde Écarlate sur un des hommes. Après quelques dizaines de minutes de filature, il arriva devant une grande tour d'au moins cinq mètres de haut, circulaire, faite de pierre noire. Un groupe d'une dizaine d'hommes gardait l'entrée, l'épée au clair, la mine patibulaire.

    Bon.

    Il allait falloir la jouer fine.

    Les glaces de Aursiannes peuvent être aussi impitoyables que Thierry. Mais elles, on pouvait leur échapper.

    Un groupe d'aventuriers en sortait justement. Après des jours de combat contre le froid et la neige des hauts sommets, ils sortaient enfin de l'enfer blanc des voyageurs.

    Ils étaient un groupe des plus disparates. Aventuriers chevronnés, ou jeunes imbéciles, ils venaient de passer quelques temps à voyager ensemble.

    Le groupe était sous la tutelle d'une jeune magicienne de vingt ans à peine, partie dans un voyage initiatique nécessaire pour comprendre le plus secret de tous les arts.

    Si la magie est un mode de vie tranquille sur la durée, le début de carrière d'un mage est des plus mouvementé. Il arrive même que certains n'y survivent pas. En tout celle-ci s'était vue entourer d'une garde de conséquence, en vue de son rang. Car elle était de la plus haute noblesse qui soit.

    Un puissant Alénarien aux cheveux pâles et aux yeux gris, portant dans son dos une hache de belle taille, était ce que les civilisés appellent un barbare. Des vêtements taillés dans des fourrures tribales et un entrelacs de lignes noires, tatouage de bravoure de la tribu des Ugthe-Genals, sur le bras droit, étaient les seules choses qui le protègerait du froid. Il suivait la magicienne par obligation.

    Une jeune Alietere, à peine sortie des dix-huit ans, aux cheveux d'ébène, plus grande qu'un homme de taille moyenne. Des yeux couleur ciel du soir allaient dans toutes les directions et complétaient à merveille son sourire de déesse. Elle était prêtresse d‘Hélia, Déesse du ciel diurne, et portait une robe de voyage orange marquée du soleil, symbole de sa foi. Une broche en or retenait son manteau bleu. Elle était cousine de la magicienne, et presque d'aussi haute naissance...

    Un homme au visage sombre, aux cheveux noirs et longs, retenus derrière la nuque par un bandeau de cuir, et aux yeux d'or caractéristiques des hommes du Talim. Il avait harnaché une armure d'argent poli, portait à la main gauche un écu du même argent, et une large épée de cavalier pendait à son baudrier. Paladin errant au service du grand Dieu gardien Héafaas, il vivait depuis longtemps en paria de son peuple parmi les Alieteres civilisés. Lui avait tout simplement répondu au désir du père de la magicienne.

    Ils formaient un groupe disparate, amis ou pas, et étaient sur le chemin du dernier lieu. Celui qui marquerait le début de la fin de leur voyage.

    Ils allaient à Izzï, cité des elfes de légende, patrie des deux plus grands guerriers elfique : Izzï et Léanath.

    Enteraz aurait du une fois de plus chanter ses louanges à Boréas, mais cette fois-ci pour des raisons pratiques. La neige empêchait les gardes de le voir, vu comme elle tombait. Usant de sa discrétion naturelle et évitant soigneusement de laisser des traces, il passa les dernières patrouilles, et s'engouffra à l'intérieur de cette tour noire.

    Les murs semblaient faits de cette même matière noire et polie qui donnait sa couleur à l'extérieur de la tour. Les couloirs étaient gravés de runes magiques et de symboles alchimiques des plus élaborés, et Enteraz était incapable de déchiffrer ces signes.

    Connaissant Dolphian, ça doit pas être là pour faire joli...

    La tour était creusée de couloirs ronds assez étroits. En cas de combat il ne pourrait pas dégainer son épée à deux mains. Il décida donc de sortir un couteau de lancer d'un étui situé à sa ceinture. C'était un couteau un peu spécial et il en avait plusieurs comme celui la.

    Enteraz détestait trois choses. En fait, il détestait beaucoup de choses, mais seulement trois ne trouvaient grâce à ses yeux : les Dieux, les jeunes filles nobles, et les espaces clos. Et le voilà réduit à déambuler dans des couloirs étroits et obscurs, armé seulement d'un couteau. La situation avait de quoi faire rire... Enteraz riait jaune.

    Ah ouais...

    C'étaient les villageois qui gravaient les murs, sous l'autorité d'hommes armés jusqu'au dents. Ces gens étaient doués en Alchimie. Leurs diagrammes paraissaient sans défauts.

    Comment les libérer ? Caché dans les ombres, Enteraz observait ces soldats un peu trop puants à son goût, cherchant un moyen simple de s'en débarrasser. A un contre neuf, même avec l'effet de surprise, ça allait être tendu. Le Rôdeur dégaina une de ses dagues, pris silencieusement un homme en otage, et l'amena à couvert avant que ses camarades n'aient le temps de le remarquer.

    -Si tu la fermes, tu vis.

    Ce fut la seule explication que le jeune homme donna au garde.

    Ils atteignirent sans problèmes les niveaux supérieurs de la tour. Le garde savait que s'il essayait de combattre, ou même de résister, son « tortionnaire » le tuerait. Il faisait passer Enteraz aux points de sécurité de la manière qu'il pouvait. Et une fois arrivés au sommet de la tour, devant les appartements du mage, le Rôdeur aux cheveux bouclés l'attrapa de nouveau.

    -Ok, tu vas rester là bien sagement. Si tu n'es pas devant cette porte quand je reviens, je te traque te je te tue.

    Enteraz ne le ferait jamais, mais autant faire jouer sa réputation.

    Il demanda :

    -Tu sais qui je suis ?

    L'autre fit non de la tête.

    -Je suis Enteraz le Maudit, et je relâcherais les démons de l'Hadès sur toi si tu me trahis...

    Enteraz vit la peur se dissiper des yeux bleus du garde. Pour faire place à la terreur.

    Pauvre con. Il n'a rien à faire ici.

    Quant à cette histoire de démons de l'Hadès... Je ne suis qu'un homme.

    Il poussa la porte en bois ouvragé, et entra dans les quartiers luxuriants, aux senteurs agressives, d'un adepte de l'Art secret.

    Le garde ne bougera pas.

    Des tentures partout, des tapis du Talim, et des reliques Rashkannes. Ce sorcier avait du goût. Un goût un peu tape à l'œil, mais bon.

    Le sorcier l'attendait, assis dans un fauteuil en orme, en ébène et incrusté d'or.

    Oser couper un arbre pour faire un truc aussi laid !

    Heureusement, cet homme allait mourir.

    -Enteraz le Maudit...

    Enteraz dégaina son épée et la planta dans un tapis. L'autre grimaça.

    -Heureux que tu connaisses mon nom.

    Le Mage se leva, et pris un verre remplis d'une liqueur rubis.

    - Du Romshee d'Alénarie. Un petit alcool que je fais venir exprès. C'est mon seul vice. Vous en voulez ?

    Enteraz dégrafa sa lourde cape de voyage et la lança sur un lit.

    -C'est pas de refus.

    Il attrapa un second verre, et goûta la liqueur du bout des lèvres.

    - Évidemment. Je ne me souviens pas que l'aracheris faisait partie de la recette, commenta le Rôdeur. C'est une drogue si je ne m'abuse ?

    Le Mage sourit derrière son bouc. Il leva le verre à ses lèvres, en but une gorgée, et dit :

    - Le problème avec les Rôdeurs, c'est qu'ils sont trop érudits. Ils en deviennent des adversaires des plus redoutables, et ce n'est pas pour me déplaire. Que diriez-vous d'un petit jeu ?

    Ce fut au tour d'Enteraz de sourire.

    -Pas un jeu martial j'espère ?

    -Maevis tout puissant, non ! Je ne crois pas pouvoir vous tenir tête longtemps dans un duel de force. Non, le jeu que je vous propose est un duel d'esprit.

    - Vous m‘intéressez de plus en plus, fit le Rôdeur. Continuez.

    Le Mage prit alors le verre d'Enteraz, ouvrit une fenêtre et vida le contenu au dehors. Il fit pareil avec le sien, et posa les deux verres sur une table basse.

    -Très bien, nous avons deux verres et de l'alcool. Je vais remplir les verres en mettant du poison dans l'un d'entre eux. Je vais ensuite vous présenter les deux verres. Le but est que vous choisissiez le verre « sauf ». Sinon, vous mourrez. Je boirais l'autre verre en même temps que vous.

    -Bon, vas-y...

    Le Mage se leva, alla dans une pièce différente, et revint avec les deux verres remplis de Romshee. Il les disposa devant Enteraz.

    - Prenez votre temps, le Maudit, dit-il avec un sourire. Vous avez tout le temps dont vous aurez besoin. Thierry se trouve devant vous.

    Enteraz se prit la tête entre les mains.

    -Il est bien beau, ton Thierry.

    Bon, fais pas le con.

    Il t'as présenté celui-là, donc, il pourrait l'avoir mis dedans. Mais, il pourrait aussi avoir préparé ma réaction, et donc avoir mis le poison dans l'autre verre...

    Je vais casser quelque chose, ça va me calmer.

    Merde, mais qu'est ce que ça pue !

    - Je peux vous poser une question ? Demanda le Mage.

    -Vas-y...

    L'autre prit une inspiration.

    -Pourquoi mon maître vous déteste-t-il à ce point ? Que lui avez vous fait ?

    Enteraz eut un rictus.

    -Je suis né.

    -Hein ?

    -Ton maître, Dolphian le Rouge, à un frère cadet. Moi.

    -Mais...

    -Me demande pas pourquoi il ne m'aime pas, je sais pas, mais cet enfoiré veut me tuer depuis que j'ai cinq ans. Mon frère est un malade, et moi aussi. C'est congénital.

    Enteraz prit un verre, puis le reposa. Il le fit tourner avec l'autre sur la table, comme un jeu de bonneteau.

    - Putain, il est dur ton jeu.

    L'odeur enivrante de la pièce s'estompait un peu.

    - Une autre question...

    Enteraz releva la tête.

    - Te retiens pas.

    - Pourquoi ne m'avez vous pas foncé dessus quand vous êtes entré ?

    - C'est simple : D'abord ça aurait pas été sportif...

    Le Mage acquiesça de la tête.

    -... et ensuite, ton glyphe m'aurait au moins calciné si j'avais voulu te tuer tout de suite.

    -C'est plus que ce que je n'espérait, dit le Mage. Non seulement tu l'as repéré, mais en plus tu as su que c'était un glyphe de feu... Je suis impressionné.

    -Tu me tutoies maintenant ?

    -Tant qu'on y est...

    Cinq autres minutes passèrent sans qu'Enteraz se décide. Soudain, celui-ci soupira.

    -Je crois que je sais...

    -Ah, enfin. Alors, lequel choisis-tu ?

    Enteraz dégaina une dague et l'enfonça dans le flanc de l'autre.

    - Aucun, il y en a dans les deux.

    Le sang imbibait la robe en étoffes précieuses, et les tapis tout aussi précieux en étaient tachés.

    -Comment as tu su ? demanda-t-il

    -Ton poison empeste...

    -Mais j'avais enfumé la pièce, tu... tu ne pouvais pas sentir.

    Enteraz se releva, et récupéra son épée.

    - Tu as ouvert la fenêtre.

    - Ah ... Bon... je crois que... j'ai perdu ?

    Il cracha un peu de sang.

    - Ouais.

    Enteraz l'acheva.

    De toute façon, il aurait été tué. Ou par le poison ou par Dolphian.

    Quand même, grand frère, tu le fais exprès ou tous tes serviteurs sont des bras cassés ?


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  •                                                           I

    " Euh... Bonjour ! Je m'appelle Enteraz Calorynn, aussi nommé Enteraz le Maudit. En fait, c'est une longue histoire..."

    Il n'était qu'un Rôdeur. Un de ces vagabonds, soi-disant guerriers, qui vivaient en marge de la société parce qu‘ils ne pouvaient pas se discipliner. Du moins c'est comme ça que Gerrak, capitaine des « gardes» du petit village d'Escalis, voyait le nouveau venu. Probablement un de ces barbares d'Alianas, venu du Nord, d'Egotie Majeure. Il était vêtu de vert, comme tous ceux de son engeance, et portait à la ceinture une longue épée, faite en un métal que les Nains ont l'habitude d'utiliser. Du mitril ou de l'adamante, c'est selon. Des bottes noires de marche, et un ceinturon... une longue cape de voyage... une sacoche... et rien de vendable à part un anneau noir sur son majeur gauche.

    -Qu'est ce que vous voulez ?

    L'inconnu transperçât Gerrak de ses yeux noirs.

    - Bah entrer...

    Sa voix n'était pas grave, mais elle en imposait. Gerrak n'avait vu son maître qu'une seule fois, et cet homme lui ressemblait. Malgré ça, personne ne devait passer, ordre de la guilde.

    - Dégagez !

    - Écoutez, il fait presque nuit, et j'ai pas envie de dormir à la belle étoile aujourd'hui...

    - Rien à faire.

    Gerrak et ses deux compagnons empoignèrent leurs armes. La main du Rôdeur se posa négligemment sur la garde de son épée. Gerrak se senti tout a coup moins confiant.

    A la lueur des torches, ce Rôdeur avait un je-ne-sais-quoi de surnaturel, et de... sauvage. L'un des compagnons de Gerrak leva son épée.

    -Si vous le prenez comme ça...

    Le Rôdeur ramena sa deuxième main sur la garde de son épée, et se tassa.

    -Tu ne peux pas passer, alors abandonne. Nous sommes à un contre trois. Tu ne crois tout de même pas pouvoir nous vaincre à toi tout seul ?

    L'inconnu montra les dents.

    - C'est bien, tu es un bon toutou, maintenant...

    Gerrak ne finit jamais sa phrase. Le Rôdeur avait tiré l'épée et dans le même mouvement, avait abattu sa lame dans le visage de Gerrak. Déplaçant ses pieds, il se mit en garde en face des deux autres gardes. Le premier tenta de croiser le fer, il se retrouva avec un pied de mitril dans l'estomac, et, la seconde suivante, le Rôdeur avait dessiné un sourire sanglant sur sa gorge. Le second, moins confiant, tenta de l'abattre par derrière. Le Rôdeur roula au sol, esquivant l'attaque, et entailla le genou droit de son adversaire. Celui-ci tomba dans un râle.

    - Même les loups n'apprécieront pas ta chair, commenta le Rôdeur en se remettant debout.

    - Épargne-moi...

    - Donnes-moi une seule raison de le faire.

    Le blessé cracha.

    - Poses tes questions, j'y répondrais...

    Le Rôdeur essuya son épée, et la rengaina.

    - C'est quoi ce village ?

    - C'est une garantie pour notre maître...

    - Quoi ?

    - Il se sert de ceux qui peuvent travailler et garde leurs enfants en otage dans le village...

    - Guilde Écarlate ?

    Le blessé eut un sourire difficile. Le Rôdeur s'agenouilla près de lui.

    - Dans ce cas, il vaut mieux que je t'achève...

    - Ouais...

    Le Rôdeur se releva, et ressortit son épée.

    - Belle arme. Tu es Enteraz le Maudit, non ?

    - Et oui.

    Il leva son épée, murmura quelque chose, et la dernière image que vit l'homme fut le Rôdeur aux cheveux bouclés lui adressant un sourire un peu triste. Puis Thierry vint.

    Une fois sa besogne terminée, Enteraz pénétra dans le village. Un village situé à la base des Aursiannes, chaîne de montagne du nord de l'Egotie, un village d'humains, ou se pratiquait l'agriculture céréalière et l'Alchimie. Selon les gardes, des enfants y vivaient seuls. Une petite erreur d'avoir tué les mercenaires s'ils subvenaient aux besoins de ces gamins, mais il allait de toute façon s'occuper de cette histoire. Plus pour emmerder la Guilde que par altruisme, mais bon. Après avoir poussé la lourde porte d'entée du village, Enteraz se retrouva face à un petit bataillon de gamins de quatre à dix ans qui le regardait avec des yeux de merlans frits.

    Une jeune fille de treize ans aux cheveux bruns et aux yeux clairs s'avança. Elle semblait être la plus vieille du village.

    Et ben ça promet...

    - Noble seigneur, bienvenue à Escalis... dit Cillia avec appréhension. Elle avait entendu le fracas de la bataille qu'avait livré cet homme face à ceux qui les retenaient prisonniers, et tous s'étaient ameutés devant les portes avant qu'elle ait pu faire quoi que ce soit.

    Dorja avait entendu sa prière, et avait amené ce guerrier aux portes d'Escalis pour les sauver. Ce devait être un paladin que seule la vertu commande, et qui allait les sauver de l'emprise de ce sorcier. Elle ne se trompait qu'a moitié.

    Le nouveau venu sourit, dégaina son épée et se dirigea vers elle. Cillia eut peur soudain. Et si elle se trompait ? Il déposa son épée devant elle sans un mot et lui dit :

    -Pas besoin du « noble seigneur », juste Enteraz. Je vais pas rester longtemps ici. Ya pas un endroit ou je pourrais dormir ?

    Cillia prit soudain conscience de l'heure qu'il était.

    -Euh... oui, je crois savoir où je pourrais vous loger, maître Enteraz...

    -Enteraz.

    -... Enteraz. Je dois juste m'occuper des petits avant.

    Le Rôdeur sourit, récupéra son épée, et dit que cela ne le dérangeait pas.

    Une heure plus tard, tout le monde était au lit, et Enteraz avait été installé dans une des nombreuses maisons vides du village. Assis dans un fauteuil en face d'un feu de cheminée qui consumait allègrement les bûches que le Rôdeur lui avait donné, Enteraz réfléchissait. Cette fille avait été servante dans une maison royale, ce qui explique son maintient, son vocabulaire, et ses vêtements marqués d'un blason. Peut être Alient, ou Skoder. En tout cas elle était complètement dépassée par les évènements. Ses grands yeux bleus, tristes, étaient comme une punition pour Enteraz, qui y voyait les spectres de ceux qu'il a aimé. Il se dit souvent qu'il est trop sensible pour un épéiste, mais un cœur de pierre n'est jamais vraiment humain. Alors parfois il pleure. A cause de son frère, à cause de la noirceur qui l'habite, à cause de sa propre bêtise. Pleurer, quand on est un grand garçon de vingt deux ans, ce n'est pas vraiment flatteur. Pourtant les larmes coulaient des yeux noirs d'Enteraz le Maudit, qui portait, malheureusement ou heureusement, trop bien son nom. Elles brouillaient ses sens, sa vue et son ouïe, et surtout dégageait son esprit. Et là, il entendait un morceau de son âme rire de lui. Un morceau sombre et mauvais, qui ne lui appartenait pas vraiment.

    Perdu dans ses pensées, le Rôdeur n'entendit pas Cillia entrer.

    La jeune fille venait voir si tout allait bien. Elle avait vu les cadavres de gardes, et les avait laissés. Ce n'était pas la première fois qu'elle voyait l'œuvre de Thierry, Dieu de la mort, des Enfers, et des Paradis. Son frère avait été emporté par la peste un an auparavant, et l'avait profondément marquée.

    - Monsieur... Euh, Enteraz ?

    Pas de réponse.

    -Il y a quelqu'un ?

    Une voix, venant d'un des fauteuils :

    -J'suis là...

    Cillia s'approcha. Des larmes courraient sur les joues de cet homme. Un question vint aux lèvres de la jeune fille :

    - Qui êtes vous ?

    Enteraz soupira.

    - Pourquoi pleurez-vous ?

    Nouveau soupir. Cillia s'assit dans un fauteuil et fixa Enteraz. Qui pouvait-il bien être ?

    - Je suis un Rôdeur venant d'Alianas, un con malheureusement touche à tout. Fais attention, si je me lance, ça peut durer des heures.

    Cillia sourit.

    -Allez-y...

    Et, Enteraz lui raconta sa courte existence. Sans rien omettre, sans rien enjoliver. Il était recherché pour de nombreux crimes, dont il n'avait pas vraiment commis les deux tiers, et errait seul depuis cinq ans maintenant dans toute l'Egotie. Il avait été partout. Dans les plaines exotiques de Nomos-Dé, dans les steppes glacées d'Alénarie, dans le royaume insulaire de Quatres-Iles, dans les sommets les plus hauts, dans une seule mine (Il était claustrophobe), et dans beaucoup d'autres lieu dont l'énumération serait inutile et fastidieuse. Toujours est-il qu'il avait beaucoup voyagé.

    Demain, Enteraz partirai en chasse de ce sorcier qui avait enlevé tout ces adultes. Il est pas rendu si vous voulez mon avis.


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