• Chapter V

    « Mon nom n'est pas un ornement que je me suis attribué pour paraître. Ma malédiction est simple : Si je ne fais pas couler le sang trois jours durant, mon corps ne m'appartient plus. »

     

    Dolphian se leva. Son épaule lui faisait un mal de chien, comme d'habitude, mais ce n'était pas ça qui l'avait réveillé. C'était un cauchemar. Un de ceux qu'il faisait toutes les nuits. Cela faisait trois ans qu'il avait abandonné l'idée de pouvoir dormir plus de six heures. Les bribes de cauchemar de cette nuit lui rappelaient un autre qu‘il avait fait sept fois jusqu'à présent. Enteraz.
    Il rêvait toujours de son frère. Son frère lui ouvrait une porte derrière laquelle il y avait une vaste étendue noire parsemée d'étoiles de toutes les couleurs du spectre, qui se condensaient pour faire un chemin de lumière à travers cette nuit. Pourtant il passait tout son rêve à discuter devant la porte avec Enteraz. Et à la fin, il lui disait que pour passer la porte il faudrait le tuer. Que voulait dire ce rêve ? Et pourquoi Enteraz avait-il les pupilles rouges ? Car dans son rêve, les yeux habituellement noirs de son frère avaient la pupille rouge et l‘iris noir.
    On frappa à sa porte. La porte de derrière. Twinkle.
    - Entre.
    Son serviteur entra. Dradant sur son maître son oeil unique il sortit un bout de papier. Dolphian lut ce qui y était écrit. Donc les soldats qu'il avait lancé sur Sofia d'Alient avaient étés éliminés. Dommage, il avait altéré leurs esprits avec brio. Mais même hypnotisés, ils restaient incompétents. Toujours est-il qu'ils avaient échoué. Il froissa le papier et porta son regard sur la lune.
    C'est pas grave, la prochaine fois sera la bonne.

    Ce n'était plus Enteraz que Sofia avait devant-elle, attaché à un arbre. C'était quelqu'un, ou quelque chose, de bien plus puissant qu'un simple Rôdeur. Son visage était légèrement altéré, son nez n'était plus cassé par exemple, et certains des traits d'Enteraz avaient étés rehaussés ou abaissés. Le résultat était beau et... effrayant. Le pire de tout les changements étaient ses yeux : au lieu d'être entièrement noirs leur pupille brillait d'un éclat rouge sang. Ses cheveux lui arrivaient maintenant jusqu'à la taille, et n'étaient plus bouclés. Il irradiait d'une puissance et d'une confiance en lui-même presque palpable. Les vêtements de voyage du Rôdeur avaient étés remplacés par un lourd manteau noir, fermé. Il regardait Sofia avec le genre de sourire qu'un vampire aurait facilement pu avoir. Un mélange de joie féroce et de calcul. Les liens qui l'enserraient tombèrent en poussière.
    Mais, Enteraz... Qu'est ce qui se passe ?
    L'inconnu ouvrit la bouche. Ses dents étaient une rangée de perles parfaites.
    - Non, je ne suis pas Enteraz. Ai-je l'air d'un guerrier des secrets ? Dit-il d'une voix grave, ancienne.
    La seule chose dont Sofia était sûre c'est que cet homme n'était pas un Rôdeur.
    Le vent se leva, faisant danser les longs cheveux de l'inconnu. Il leva sa main gauche à hauteur de ses yeux, et en admira le dos. Sa main était d'albâtre. Aucune veine ne saillait de sous la peau. Son visage même était sans age. Jeune quand le sourire malveillant éclairait son visage, et vieux tandis qu'il contemplait sa main.
    -Bien, dit-il soudain.
    Il tourna son visage vers la jeune noble tétanisée. Il laissa sa main pendre à son coté. Sans l'avoir voulu, Sofia commença doucement à s'approcher de lui. Elle voulut dégainer son épée, mais n'eut d'autre mouvement que de dégrafer son baudrier. La bande de cuir tomba à terre avec l'épée qu'elle retenait.
    - Qui, réussit-elle à balbutier, qui êtes vous ?
    L'autre baissa les yeux et gloussa.
    - Un Dieu déchu, devenu démon à cause d'un coup d'état raté bien avant la naissance du père de vos pères, fille du Slivera-nab-Dragoon.
    Il croisa les bras et la regarda d'un air entendu, comme si ce nom avait une signification.
    Il sembla soudain qu'il réalisait quelque chose et il se mit à rire.
    -Ah, on ne se souvient plus de ses origines chez les d'Alient on dirait. Tant pis.
    Sofia continuait à avancer lentement, subjuguée sans trop savoir pourquoi. Pourtant elle n'avait même pas l'ébauche de l'idée nommée évasion. Elle savait que ce «démon » allait la tuer, comme ça, juste pour le plaisir. Mais rien n'aurait pu arrêter sa progression. Elle était maintenant si près de lui qu'elle aurait pu voir les imperfections de sa peau s'il en avait. Il ne respirait pas. Sofia eut soudain conscience de quelque chose : Ce qu'elle avait devant elle était encore un dieu immortel du Panthéon, mais enfermé dans l'enveloppe mortelle d'Enteraz. Et c'était ce démon que le légendaire Dess de Mievil avait vaincu, des éons plus tôt.
    - C'est bizarre que vous évoquiez Dess,. Je n'ai jamais eu pleine satisfaction de mes enfants, et c'est lui qui m'a achevé... Mais je compte bientôt reprendre la place qui est la mienne...
    Il leva la main droite et une ligne ignée commença à se dessiner autour de ses doigts.
    - Je vous préviens cela va être assez douloureux, mais vous y survirez, je vous rassure. Le pire viendra après.
    -Vous êtes si puissant, souffla Sofia malgré elle.
    - Oui, modestement, je suis un Dieu.
    La ligne autour de ses doigts s'intensifia.
    Soudain, bondissant sur ce qu'il croyait être Enteraz, Hortegar décocha une droite à la tempe du démon. Enteraz aurait été à terre après un tel coup. Mais quand on dit que l'on n'est jamais plus fort que ses démons, c'est probablement vrai.

    Syldaïan avait regardé toute la scène, occupé qu'il était à préparer le seul enchantement capable de stopper le démon intérieur de son ami. En espérant que l'Alénarien et la petite Alietrere allaient le retenir assez longtemps.


    -Tu veux agiter tes membres et ton égo ? Et bien soit ! Rugit le démon tout sourire.
    Et il se mit en garde d'une manière que Sofia n'avait vue q'une fois, lorsqu'une délégation de Nomos-Dé à la cité d'Argent avait fait preuve de leurs aptitudes martiales. Hortegar se rua sur le démon. Un splendide coup de pied circulaire le stoppa net, et l'envoya s'étaler dans l'herbe enneigée.
    - Quoi, c'est tout ?
    Sofia, enfin lucide, prit alors l'épée qu'elle avait laissé tomber quelques minutes plus tôt et voulut transpercer le ventre du démon. L'épée s'enfonça dans sa chair sans résistance. Sauf qu'aucun sang ne coula. Le démon regarda son abdomen avec une expression de dépit.
    - Fallait-il vraiment que vous trouiez mon manteau ? Demanda-t-il.
    Il récupéra la lame qui lui ornait le ventre et la lança au loin.
    - Bon, et si on passait aux...
    Il ne termina pas sa phrase. Un éclair de lumière blanche venait de le percuter avec tant de violence que le démon tomba à terre, l'épaule transpercée par un grand trait de lumière. Il tenta de se relever, de se défaire de l'inexorable flèche qui l'avait cloué au sol. 
    C'est ce genre de choses qui vous font regretter le rôle de méchant.

    Il faut savoir que parmi les multitudes de légendes de ce monde, dont le nom complet est Mithran-Sayran Aera, il est des choses que les peuples d'Aera ne savent pas. La légende de Dess de Mievil est un récit qui raconte la vie d'un personnage héroïque (faisant l'impasse sur son goût pour l'alcool et ses remarquables adultères) qui aurait tué de ses mains un démon à forme humaine. Or aucun démon n'a de forme humanoïde, c'est un fait établi par des siècles de voyages au travers des plans. C'est donc ce que les nobles appelleraient une licence poétique. Et qu'une licence poétique ait tenté de vous tué n'est pas de tout repos pour la santé mentale.

    La licence poétique était toujours cloué au sol, et crachait insultes et malédictions. Immobilisé par le trait de lumière blanche, il hurlait dans des langues qu'aucune gorge humaine n'aurait pu prononcer. Ces derniers cris furent pourtant en commun :
    -SOIT MAUDIT SYLDAÏAN !
    Apparut alors un homme de grande taille, au manteau blanc usé, et qui portait sur la tête un large chapeau qui aurait pu être pointu il y a quelque décennies. Un arc d'if et d'orme gravé reposait dans sa main droite, et son visage était anormalement caché par l'ombre que donnait les larges bords de son chapeau. On ne voyait qu'un sourire étincelant au travers de ces ténèbres. Un carquois plein de flèches d'un métal au reflet vert pendait à sa ceinture, ainsi qu'un de ces sabres si exceptionnels de Nomos-Dé, a à la garde ronde et à la lame légèrement recourbée, enfermé dans un fourreau de bois peint.
    - A force, tu ne crois pas que j'ai l'habitude ? Répondit-il.
    Il donna une pichenette à son chapeau, et son visage fut révélé.
    - Bon, et bien il n'y à plus qu'a attendre.
    -Attendre quoi ? Demanda Kalas, qui venait d'arriver avec Gaellia, réveillés par les cris du démon.
    -Qu'Enteraz redevienne lui-même. Une dizaine d'heures à peu près.
    Gaellia regarda le démon immobilisé. Elle semblait comme compatir à sa douleur.
    -Qui êtes vous ? Lui-demanda-t-elle
    - Enteraz sans être Enteraz, répondit le démon, retrouvant une ébauche de sourire.
    -Comment ça ? Demanda Hortegar, qui s'était relevé de sa petite mésaventure.
    Le démon éclata de rire. Sofia approcha sa paume du visage de celui qui avait été Enteraz.
    -Fermes-là.
    Le démon s'arrêta de rire. La colère d'un dragon n'est pas à prendre à la légère, même pour un dieu déchu.
    Syldaïan soupira. Toute cette histoire était trop longue. Et Enteraz allait lui en vouloir de l'avoir racontée. Le problème dans ces cas là c'est que le Rôdeur en veut avec ses poings... Et jamais avec des mots.


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